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Après l'Héritage du Danyon, voici Cotto sur la piste de la mécanique celeste...
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Samedi 08 Décembre 2007

Belair et la chanson triste

 

 

 

Neuf vies disent-ils…

Je compte sur mes griffes, j’en suis au moins à douze. Enfin, façon de parler, car pour vivre 12 fois il faudrait avoir subi onze morts… Moi si je suis toujours là, c’est justement parce que la mort, bien qu’elle m’ait souvent frôlé, j’ai su la rouler… et surtout l’amadouer.

Vingt et une années de maraudes, d’équilibre sur les gouttières et de siestes au soleil. C’est un peu raccourci pour une vie bien remplie.

J’suis l’acrobate

Sur quatre pattes

Ça, c’est ma devise.

Il arrive parfois que des chatons du quartier viennent me faire la causette. Ils aiment bien que je leur raconte ma vie. Souvent ils réclament la même histoire, celle du crime de la mère Dufay. Ils se mettent en demi-cercle devant moi, leurs petites pattes croisées, les oreilles grandes ouvertes, et il écoute mon histoire la bouche béante…

 

Au 26, à cette époque, il y avait un vieil immeuble délabré. Les maisons se serraient les unes aux autres, les gens se connaissaient et se saluaient. Le Vagabond était un café-restaurant qui donnait sur la rue et sur une arrière-cour. Moi j’aimais bien l’ambiance des lieux. Le cuistot était un pote, il me gardait des restes, le patron, superstitieux, me respectait, et, sur le piano, Bob le pianiste me tolérait en me laissait boire dans son verre. Une vie de pa-chat en quelque sorte.

J’avais d’autres copains dans le coin, mais question humains, je ne fréquentais qu’eux. Lupo, le cuistot était un peu italien. Beau gosse, il maniait les queues de casseroles comme un artiste de cirque. Il jonglait littéralement. Sa spécialité : les pâtes, mama Mia, quel délice. Il n’avait pas trente ans, mais tout le monde s’accordait à dire de lui qu’il avait de l’or dans les mains.

Tom, le patron, était un ancien boxeur, champion d’Europe des mi-lourds. Du costaud avec sa carrure de déménageur, ses tatouages sur les avant-bras, son nez aplati et son crâne lustré comme un œuf d’autruche, il impressionnait grave. N’empêche, il avait un cœur gros comme ça et n’aurait pas fait de mal à une mouche. Encore moins à un chat.

Quant à Bob (le pianiste), la cinquantaine passée, il avait connu le patron durant leur service militaire. Il avait eu son heure de gloire, il y a longtemps, en accompagnant un chanteur connu. Mais la bibine avait eu raison de son talent. Bob habitait une petite chambre au sixième, mais il n’y couchait guère, généralement saoul à la fermeture, vers deux plombes du matin, après une nuit à effleurer ses touches et à boire du whisky, il s’effondrait souvent entre le troisième et le quatrième. Là, après avoir rampé jusqu’à un paillasson, il cuvait paisiblement.

Connaissant mon Bob, je n’oubliais pas, vers six heures, juste avant d’aller faire ma ronde, de monter le réveiller en lui léchant le nez avec ma langue râpeuse. Il ouvrait les yeux paresseusement, me remerciait d’une caresse et terminait son ascension pour gagner son lit.

 

Malheureusement, mon emploi du temps m’obligeait parfois à répondre à des impératifs m’empêchant d’effectuer ma B.A. et dans ce cas, le premier locataire en partance pour son job, souvent Toussaint, un éboueur très matinal, prévenait le concierge. Bob en prenait alors pour son matricule…

Albert Codun, le concierge, était un ancien de l’Algérie. Pensionné de guerre pour avoir été blessé dans une échauffourée (il avait reçu un méchant coup de couteau dans une fesse), il boîtait légèrement en claquant du talon droit. C’était la terreur de la rue, pas un matou, pas un clébard, pas un pigeon du coin qui n’avait eu affaire à lui et à ses godillots.    

Le problème d’Albert venait de Jules, son ange gardien. Ancien alcoolique, il avait reçu pour purgation d’aider Albert à pencher du coté du bien. Mais Jules, je le croisais trop souvent à hanter le bar, se gavant des effluves de Martini ou d’alcool de prune. On ne se refait pas. Du coup, il laissait la place libre à Cobra, un succube chargé du côté obscur.

Éternelle bataille, que nous les chats avons le lourd privilège de percevoir. Cobra, faut-il le rappeler, avait consacré sa vie au trafic de drogue, à la prostitution et au meurtre en tout genre. Pour lui les choses étaient claires. Il n’attendait de ce job qu’une promotion dans la hiérarchie démoniaque.

 

J’aurais pu (et du) m’en tenir à assister en spectateur à ces déchéances. Voir un ange se noyer dans les vapeurs d’un pianiste, et un concierge devenir un vrai salopard.

J’aurais du !

Mais y’ avait Sonia.

Sonia, que dire ? Blonde, grande, fine, onctueuse, œil de velours, peau de satin, voix de sirène. Elle chantait et elle servait. Mais quand elle servait, elle enchantait et quand elle chantait, elle ensorcelait.

Une bombe sexuelle, un tsunami de charme, un typhon de beauté…

Un canon quoi !

Quand elle passait une main délicate sur mon pelage, ça dégageait tellement d’électricité que du bout de ma queue à la pointe de mes moustaches, un phénomène statique me faisait devenir lumineux.

Jules, alors, me charriait, me traitant de « chat-rgeur à batterie ». Ouais, le jeu de mots n’est pas terrible, mais venant d’un poivrot… Et ça ne faisait rire que lui.

Autant dire que tout le monde, du cuistot, au patron, en passant par le pianiste, les clients, l’ange et même le concierge, tout le monde en était dingue. Même Cobra d’ailleurs, toutefois lui, il n’avait qu’un regard professionnel… 

 

Mais si je commençais par le début. Je suis un peu brouillon parfois…

 

Cette nuit là, donc, Bob jouait. Ses doigts magiques couraient sur les touches et nous offraient une balade de sa composition. J’étais sur le piano, à ma place habituelle. Je ronronnais en cadence. Les quelques clients, des habitués, discutaient tranquillement, bercés par la mélodie. Le patron essuyait des verres. Le cuistot, service terminé, installé au bar sur un tabouret, sirotait un Armagnac en fumant son Partagas. Jules, allongé sur le zinc, profitait de l’Armagnac. Ses ailes faisaient tournoyer la fumée.

Sonia vaquait de table en table, offrant son sourire et son bonheur de vivre. Elle s’approchait lentement du podium, attentive aux accords que Bob plaquerait au moment propice. Elle allait délaisser son tablier, le temps de quelques chansonnettes. 

Les hanches ondulantes, elle se mettait en condition.

Bob termina son morceau par le traditionnel pomtagadapompon et attaqua en ré majeur.

Alors, la salle se tut. On aimait tous cette chanson triste.

La magie commençait :

En bas sur la terrasse

Alors que la nuit tombe

Masqué par la pénombre

J’entends des voix qui passent

Dans le coin le plus sombre

Manuel a pris sa place

Sa guitare m’agace

Une plainte profonde

 

 

 

Déjà envoûté, tout le monde retenait son souffle. Moi-même, qui entendais cette chanson pour la centième fois, j’avais déjà les tripes nouées par l’interprétation. Quel talent cette Sonia…,

C’est alors que le concierge déboula dans le bar. Je ne sais pas si vous avez connu ça, vous les hommes, mais moi j’ai un sixième sens qui me prévient quand quelque chose cloche dans mon entourage. Il semblait marcher comme un automate, se dirigea vers le bar, sans un regard pour personne, et demanda un Cognac. Naturellement, Cobra était dans son ombre !

Le patron emplit un verre qu’il posa devant le concierge, au travers de Jules. Cobra semblait particulièrement heureux, pas son genre. Même Jules, un peu grisé, repéra ce sourire diabolique. Il se releva sur un coude, pris d’un doute.

— Trop tard mon pote, lui murmura Cobra. Celui-là il est cuit, bon pour la grande chaudière.

Mon poil s’est dressé, Jules a ouvert de grands yeux…

— Tu ne l’as pas poussé à faire une connerie ?

— À peine, il est doué !

 

Le concierge but son cognac, d’un trait, et il s’écroula comme une loque. Sonia poussa un cri, Bob s’arrêta de jouer… Le cuistot s’est penché sur lui, il respirait faiblement et il a murmuré :

— J’ai bousillé la mère Dufay.  

 

Le concierge, j’en ai un peu rien à foutre, il n’est que ce qu’il est : un grand imbécile un peu con et serré aux oreilles, mais quand j’ai vu la tronche de Jules, j’ai pigé que ça allait lui apporter de sacrés emmerdements.

 

La mère Dufay, ce n’est pas qu’elle était mauvaise, mais c’est vrai, personne n’allait la regretter, à cause qu’elle ne parlait à personne, qu’elle piquait dans les boîtes aux lettres et qu’elle crachait dans l’escalier…

Ce que les voisins ne savaient pas, c’est que sur sa terrasse, elle avait toujours une gamelle pour les chats, des graines pour les oiseaux, et même du pain pour les rats… Toujours en douce. Ben oui, il y a plein de gens qui n’aiment pas les rats, ou les oiseaux, ou pire : les chats.

 

Je me suis esquivé à l’anglaise, et j’ai foncé vers l’appartement en passant par la gouttière.

Elle était allongée à plat ventre sur le tapis, un couteau planté dans le dos. Quand j’ai vu la flaque de sang, je ne suis dit que le tapis était nase… Et j’ai tout de suite compris que si elle respirait encore, c’était juste une question de minutes. Un nuage brillant descendait sur elle, crevant le plafond de la pièce. Des lueurs en forme de spectres s’en échappaient. « La famille débarque » me suis-je dit. « Ce n’est pas bon du tout ».

Coup de bol, Picasso, le pigeon, pionçait justement dans les parages (on l’appelle Picasso vu que c’est toujours lui qui gagne les concours de la plus belle fiente sur les capots). Mon miaulement alarmiste l’a éveillé.

— Hé vieux ! Prévient Razsmote qu’ici il y a du vilain, j’ai besoin d’aide !

Je me suis mis à l’œuvre. Avec mes capacités d’électricité statique, j’ai boosté le cœur de la vieille qui flanchait. Nous les chats on peut jouer les pacemakers… Et quand deux minutes plus tard Razsmote s’est pointé avec trois de ses cousins, l’affaire était presque gagnée. Les rats ont ça de pratique, pour vous recoudre les bobos ils sont inimitables. Là, évidemment, il n’était pas question de couture, mais de réanimation.

— Il faut qu’elle tienne jusqu’à l’arrivée du SAMU !

Respiration artificielle, massages, nettoyage, ils savent tout faire avec leurs petites mains.

Là haut, sous le plafond, le tunnel ne s’est pas ouvert. Un archange a fait un tour, m’a dévisagé, puis a remballé les effets et les bonnes âmes.

On a déguerpi à l’arrivée des secours. On avait fait notre boulot.

Une petite voix m’a retenu : « Hep matou ! Reste une seconde ! »

J’ai d’abord cru que c’était un petit bonhomme, genre lilliputien. Il était assis sur le bord du bahut, entre la poupée espagnole et l’assiette de Venise. On était pratiquement de la même taille. Il était habillé de gris clair, assorti à son teint également gris et, c’est là que j’ai compris que ce n’était pas un petit homme, il avait des ailes en plumes grises irisées.

Je me suis approché, intrigué par l’étrange personnage. Il a ajouté :   

— Tu m’as l’air dégourdi. Tu ne serais pas pour quelque chose dans ce raté ?

Moi je n’aime pas parler aux inconnus. À croire qu’il lisait dans mes pensées, puisqu’aussitôt il m’a dit :

— Je suis Iovem, l’ange gris clair. J’arbitre les différends entre le bien et le mal. J’interviens quand il y a doute ou fraude…

— Moi c’est Belair. Je n’ai rien vu et rien entendu. Je suis juste passé au bon moment pour empêcher la vieille de caner.

— Ha c’est ça ! Bon, ben pour toi le travail commence ! J’ai d’autres chats à fouetter. Entre l’ombre et la lumière, je condamne par défaut. Si tu veux aider ton ami, tu devras lui faire remonter la pente. Salut

 

Je me suis retrouvé seul. Sans avoir tout compris. Je suis redescendu au bar. Le concierge en sortait, mains menottées, les poulets le poussaient vers le panier à salade. Cobra ne le lâchait pas d’une semelle, alors que Jules, visiblement déprimé, rampait vers le flacon de cognac laissé ouvert sur le comptoir. Je me suis approché :

— Tu connais un certain Iovem ?

— Le patron ? Il est déjà là ? C’est que la vieille va mourir, je suis fichu.

— Elle va vivre, j’ai fait ce qu’il faut. Mon vieux, il est temps de secouer tes plumes et de te ressaisir. Cobra a une sacrée influence sur le concierge, si tu ne fais rien, tu vas aller griller en enfer !

— J’aimerais bien faire quelque chose, seulement voilà, par quoi commencer ?

— Par une explication ! Que s’est-il passé entre la vieille et le concierge ? Tu devrais l’accompagner. Les flics vont l’interroger, tu n’auras qu’à écouter.

 

Plus tard, grâce à Racado, qui loge dans les caves du commissariat, j’ai su que la mère Dufay avait craché une fois de plus (une fois de trop) juste sur la marche d’escalier que le concierge était en train de balayer. Ce gros naze a pris un coup de sang, et, encouragé par Cobra, il a sorti son Opinel, a coursé la vieille, bousculé sa porte avant qu’elle ne la referme, l’a rattrapé dans le salon, et lui a planté la lame dans le dos.

Si Jules avait été présent, rien ne serait arrivé. Des insultes, sans doute, mais pas le coup de couteau.

Au bar, Sonia a remis son tablier, le cuistot est rentré chez lui et Bob a refermé le piano. L’ambiance était cassée

 

 

 

Une dizaine de jours plus tard, en début d’après-midi, une ambulance a déposé la mère Dufay devant la porte cochère. Un infirmier l’a aidé à descendre de voiture. Elle était un peu voûtée, un bras en écharpe.

Sonia est sortie sur le trottoir pour prendre de ses nouvelles. C’est, je crois, la première fois qu’elles se parlaient. Le patron les a rejointes et a proposé un café. Ils se sont installés à une table, près du piano. Bob dormait encore. J’arrivais de la cour, après une sieste au soleil. Je venais voir ce que le cuistot m’avait mis de côté. En les voyant discuter, je me suis approché. La mère Dufay parlait de sa vie, de sa solitude, de ses déceptions…

Sonia avait un flirt. Pas grand-chose, juste une touche, et encore… À vingt ans on n’est jamais pressé de s’engager, et elle rêvait de devenir chanteuse, alors, les avances du cuistot, même si elle n’y était pas indifférente, elle les laissait mijoter, dans l’espoir de rencontrer un impresario, ou mieux, une vedette connue.

Ma Sonia avait un cœur grand comme son talent. Elle profita de son influence pour demander au cuistot de préparer les repas de la mère Defay, le temps qu’elle puisse réutiliser son bras. Ainsi, à partir de là, chaque jour, Sonia prit l’habitude de monter chez la vieille pour lui apporter un plateau de bonnes choses. Le cuistot y mettait tout son savoir-faire.

Il ne fallut pas longtemps pour que les filles deviennent amies, confidentes, complices… Ainsi, Sonia apprit que la vieille s’en voulait d’avoir provoqué le concierge en lui crachant sur les pieds.

— Il est tellement désagréable avec les pigeons !

— Il risque gros, avec ce qu’il vous a fait, il va sans doute faire de la prison.

— Il ne l’a pas volé, jamais un mot aimable, toujours de mauvais poil.

 

En quelques semaines, son état se trouva nettement amélioré. Elle prit l’habitude de descendre au bar en fin de soirée pour écouter Sonia chanter. Je me souviens l’avoir vu se transformer tant l’émotion l’envahissait, surtout quand elle écoutait la chanson triste. Elle reprenait le refrain à voix basse :

 

Depuis la nuit des temps

Dans les quartiers paumés

Des mélodies nous font rêver

Moi je les fuis, je fous le camp

 

 

 

Faut dire qu’à ce moment-là, on était tous bouleversés. Pas même une puce ne m’aurait fait bouger !

Après trois mois de préventive, le concierge est revenu, libéré en attendant le procès. Bien influencé par Jules, il avait fait son mea culpa en écrivant une lettre à la mère Dufay pour exprimer ses regrets. D’ailleurs, à peine de retour, il monta lui présenter ses excuses. Le travail de Jules commençait à porter ses fruits. Cobra, agacé, bougonnait en préparant ses armes pour contre-attaquer.

 

C’est quelques jours plus tard que Cobra dévoila son plan.

 

Albert, le concierge, se pointa au bar un peu énervé. Des crétins de pigeons avaient utilisé le couvercle de la poubelle comme cible… Sacré spectacle de fientes. Il commanda un cognac et s’installa à une table, dans un coin sombre. Jules, qui ne le lâchait pas d’un pouce, s’allongea sur le zinc, comme à son habitude. Cobra s’était assis sur la table, les genoux repliés sous le menton, l’air pensif.

Bob avait la niaque. Il nous régalait en interprétant du Gershwin. Ça swinguait dans la boîte. Sonia allait de table en table en faisant voltiger sa jupette. Moi je ne me méfiais pas. Tout semblait tranquille. Ce soir-là, la mère Dufay n’est pas descendue. Sonia a chanté, passant du rire aux larmes et tirant des sanglots dans la poitrine de ses admirateurs. Même le concierge s’est décontracté. Moi j’avais un peu la tête qui tournait, car Bob avait sifflé huit doubles babys. Vers deux heures, le concierge est rentré chez lui. Bob a refermé le piano, et, en titubant, il a rejoint sa piaule. Sonia est montée sur la moto du cuistot qui l’a raccompagnée chez elle, quant au patron, il a rangé les chaises en chantonnant un couplet de la chanson triste « Et chante manuel, Dans la nuit étoilée, Tes notes ont dévoilé Ce qu’il me reste d’elle                  Lalalal la lère  »              

Mon intuition me disait qu’il retrouvait des choses vécues dans ces paroles. Sa voix était cassée, morne.

Ensuite il a baissé le rideau, éteint la lumière et il est passé dans son petit deux-pièces qui donne sur la cour. Je me suis faufilé entre ses jambes pour ne pas me retrouver enfermé…

 

Le quartier était encore endormi, les lueurs du petit matin montaient en dessinant des jeux de lumière sur les façades. Je dormais sur un rebord de fenêtre…

Soudain la voix de Toussaint s’est mise à réveiller tout le monde. Il criait à tue-tête des trucs incompréhensibles. J’ai ouvert un œil, la bouche pâteuse J’ai entendu des bruits de verrous, des gens parlaient forts…

J’ai été voir ce qui se passait.

 

La mère Dufay était dans une drôle de posture. Sa tête sur un paillasson faisait un étrange angle par rapport à son corps. Une de ses jambes posait encore sur les marches, l’autre, repliée, lui retombait sur le dos. Ses bras étaient désarticulés. Un petit groupe de locataires l’examinait silencieusement. Toussaint s’était calmé. Mon intuition m’a dit que ça allait tourner au vinaigre pour mon copain Jules et son protégé. Une sirène résonnait déjà dans la rue.  

 

Les flics n’ont pas laissé le concierge prendre le temps de s’habiller. Ils l’ont embarqué en pyjama. La grande messe de ces messieurs de la préfecture a commencé. Le quartier a été bouclé, la circulation détournée, avec interrogatoire des voisins, photos, police scientifique… Le grand jeu.

Tom, éveillé par le boucan, a ouvert le bar plutôt que d’habitude. Du coup les piliers se sont pointés et les opinions ont commencées à fuser. Pour la majorité, « ça devait arriver », « c’était prévisible ». « On n’aurait jamais dû le relâcher dans la nature. »

Tom ne disait rien, il écoutait, en acquiesçant de la tête, mais moi qui le connaissais bien, je sentais qu’il était perturbé. Comme moi, il ne comprenait pas.

Jules est entré en traversant la baie vitrée. Il s’est posé sur le zinc, à côté de la bouteille de Calva. Il avait sa tête des mauvais jours. Je me suis approché.

— Mon pauvre vieux, te voilà dans une sacrée mélasse !

— Salut Belair. Tu te rends compte, quelle histoire !

— Qu’est-ce qui lui a pris ? Cobra avait préparé son coup ?

— Cobra ? M’en fous. Tu parles, il enrage ! Sa promo vient de lui passer sous les cornes. Je suis inquiet pour Albert, il n’a pas de bol.

Je me suis secoué les oreilles, comme si j’entendais de travers…

— Tu peux parler clairement ? J’ai du mal à te suivre.

Il m’a fixé, visiblement réconforté par les vapeurs du pousse-café et m’a souri.

— Ce n’est pas Albert qui a tué la vieille ! Il est en voie de devenir un martyr de la justice de ce pays. C’est bon pour moi, mais con pour lui !

 

J’en suis resté sur le cul ! Albert innocent !

Une voix m’a interpellé.

— Pousse-toi de là matou ! Dégage !

Je me suis réfugié sur le piano. Le bar ne désemplissait pas, les discutions s’enflaient, chacun ayant son avis sur le scénario du crime, son Mobil, comment on aurait du l’éviter… Tom, une serviette sur l’épaule, servait les petits noirs bien serrés, arrosés de Calva. Jules flottait maintenant au-dessus, dans les effluves d’alcool.

Cobra est apparu d’un coup. Surpris, j’ai fait le gros dos en montrant les griffes. Je n’aime pas qu’il me surprenne, ça me fout la trouille. Un client s’est marré en attirant les regards sur moi :

— Hey, regardez ce matou. On dirait qu’il voit un fantôme !

Il y a eu un éclat de rire général, puis, comme je me recouchais, les conversations ont repris. Cobras s’est approché. Il était défait, visiblement furibond.

— Toutes ces années de travail pour rien !

Jules s’est laissé porter par un courant d’air pour se rapprocher.

— Fait pas cette tronche Cobras. Tu auras d’autres occasions…

Une petite voix que j’avais déjà entendue a résonné à mes oreilles :

— Cobra ! Tu dégages, on t’attend où tu sais. Toi Jules ne t’éloigne pas, j’ai une mission pour toi dans le coin.

Iovem ! Me suis écrié.

— Salut patron, a dit Jules.

Le petit bonhomme gris avait déjà l’esprit ailleurs. Visiblement très occupé.

— Mais qui a tué la vieille ? Lui ai-je demandé. 

Trop tard, il avait disparu. Jules en a fait de même, sa tâche continuait ailleurs. Ma curiosité était frustrée. Je suis retourné dans l’escalier, histoire de piquer quelques renseignements auprès des flics. Les inspecteurs faisaient du porte-à-porte pour mener les interrogatoires.

Un commissaire discutait au téléphone. « Rien de très constructif, disait-il, personne n’a rien entendu »

Finalement, je suis retourné dans la cour, sur mon rebord de fenêtre, pour y reprendre mon sommeil… 

 

Quand je suis entré dans le bar, vers la fin de soirée, j’y ai retrouvé Sonia, les yeux rouges et le cuistot en train de la consoler. Les clients se faisaient rares, le service était terminé. On attendait Bob. J’ai eu droit à des restes d’osso-buco.

Tom demanda à Sonia :

— Tu n’as pas vu Bob ? 

— Pas encore… Il est en retard.

Il s’est pointé juste à ce moment-là. Les traits tirés, une gueule à faire peur.

— T’en fais une tronche, lui a dit le patron.

— J’ai la tête comme une courge ! J’ai l’impression que quelqu’un s’en est servi comme d’un ballon de foot ! Tu n’aurais pas un cachet d’aspirine ?

— Sonia ! Prépare un cachet pour Bob ! Je te sers un baby ?

Un doute m’a assailli. Ha ! Si je pouvais parler aux hommes !

 

Bob s’est approché du piano, il a soulevé lentement le couvercle et passé un doigt sur les touches pour éveiller le son. J’ai sauté sur le piano, en approchant mes moustaches de son visage. Il m’a caressé d’une main alors que Sonia apportait deux verres, l’un contenant du liquide coloré avec deux glaçons et l’autre un liquide incolore effervescent. Il les a regardés, semblant hésiter. Sa migraine a orienté sa main vers l’aspirine. Il a bu lentement. Je le regardais, incrédule, avec l’envie de crier :

— Dis-moi que tu n’as pas tué la vieille !

 

La soirée s’est poursuivie pour les rares habitués. Sonia n’avait sans doute pas le cœur à rire. Elle a commencé par la chanson triste, celle que tout le monde écoute le cœur déchiré…

Mais partout j’ai croisé

Quelques notes de musique

Un refrain pathétique

Et je m’y suis noyé

 

Aussitôt je repars

Me confiant au hasard

Sachant que quelque part

M’attend une guitare

 

 

 

J’écoutais, l’âme meurtrie, quand lentement se sont matérialisées deux créatures, l’une à la droite, l’autre à la gauche de Bob. J’en ai eu une aigreur d’estomac…

Cobra était encore sous le choc de son échec, Jules semblait plus serein.

— Content de te revoir, Belair, m’a dit Jules.

J’ai dégluti…

— C’est donc lui qui l’a tuée ?

— Ben oui !

 

J’ai plongé mon regard de chat dans celui de Bob, mon copain Bob.

— Pourquoi t’as fait ça ?

Il ne pouvait pas m’entendre, mais Cobra a répondu pour lui.

— Il s’est écroulé et endormi sur le paillasson du second, devant la porte de la mère Dufay. Il était complètement saoul. Quand elle est sortie de chez elle, son pied a buté sur le crâne de ce poivrot, elle a trébuché et a plongé dans l’escalier, la tête la première… et patatras !

J’ai soupiré.

— Ce n’est pas un crime ! C’est un accident !

— Je sais, a dit Cobra, pour moi, ça ne va pas être du gâteau.   

publié par Jacqk publié dans : jacqk
Samedi 08 Décembre 2007

Patchouka

 

 

 

Un vaisseau trop grand, gigantesque, stationné en travers de la place rouge, défigurait le coup d’œil. Des gardes l’entouraient, s’agitant sans une réelle coordination en attendant les ordres et des renforts. Les touristes étaient refoulés vers les rues adjacentes, sans ménagement.

Poutine venait d’être prévenu, il paraissait au bord de la crise de nerfs, sommant le chef d’état-major de l’armée de l’air de lui donner des explications dans les plus brefs délais.

Les premiers chars étaient en approche, écrabouillant les massifs de fleurs et les pelouses du Kremlin… Les hélicoptères de la sécurité civile tournoyaient déjà, comme des mouches sur un cadavre…

Image peut-être insolite, mais pas si éloignée de la vérité !

 

Alep, l’aérostier, fut éveillé par le silence. Il se souleva de sa couche, contrôla l’heure et constata qu’il avait encore deux heures de sommeil devant lui. Cependant, le trop grand silence qui régnait dans l’habitacle lui parut suspect. Se frottant les yeux de devant, il s’approcha de la console et pianota quelques commandes.

Le système solaire repéré avait bien été localisé, ainsi que la troisième planète, celle qui avait attiré l’attention des surveillors par la présence de nombreux satellites artificiels…

Alep se rendit compte qu’il n’avait pas pris la précaution de prévoir une orbite d’attente… La détection de plusieurs lieux de concentration de vie, avait dirigé l’astronef vers l’une d’elles.

— Bon sang ! J’espère que je n’ai pas atterri !

 

Gorski Bodianov n’en menait pas large. Les gouttes de sueur roulaient en cascade sur son front. Il avançait à petits pas vers Poutine, qui, de dos, observait de la fenêtre de son bureau, le vaisseau spatial avec des jumelles.

Il se retourna en entendant un raclement de gorge :

— Bodianov ! Enfin ! Vous allez m’expliquer ?

— Monsieur le Président, nous n’avons aucune information. L’appareil semble s’être matérialisé soudainement…

— Vous vous fichez de moi ? Avec tous les moyens de détection dont vous disposez, pas fichus de voir se poser un engin de cette taille, au centre du Kremlin ?

— C’est incompréhensible.

— Les Américains n’ont pas pu fabriquer ce truc sans qu’on en ait entendu parler… Les Chinois ?

— Possible. Mais je doute, les ambassades ont été contactées…

— Ça n’est pas votre problème ! Assurez-vous de la sécurité, si vous en êtes encore capable. Je m’occupe des ambassadeurs. Je veux des explications dès ce soir… ou votre démission !

À ce moment, un conseiller vint lui parler discrètement. Poutine répliqua à voix haute :

— Il est déjà au courant ? дерьмо[1] Passez-le-moi ici.

Le conseiller se retira. Poutine posa les jumelles sur une commode, constata que Bodianov était encore là, au garde-à-vous.

— Qu’est-ce que vous attendez, allez ! Au trot, disparaissez ! 

— Da !

Il claqua les talons et s’esquiva en se courbant. L’huissier referma la lourde porte sur lui. Gorski Bodianov sortit un mouchoir de sa poche pour s’éponger le visage. Il s’attendait au pire…

Il allait pour s’éloigner quand il entendit la voix de Vladimir Poutine bafouiller au travers des murs.

« Georges « debeullyou» ! What news ? »

L’huissier lui fit signe de s’écarter.

 

Pendant que Gorski Bodianov regagnait son QG, les deux présidents s’expliquaient. « Non, les Américains ne sont pas responsables de ce coup-là. »

— Mon cher Vlad, si nous possédions un vaisseau de cette envergure, nous n’irions pas l’exposer au milieu de la place rouge. On aurait été niquer  Téhéran… Tu penses.

— Da Georges, mais qui alors ? Les Chinois ?

— C’est possible, ils sont assez sournois pour flinguer tes élections. Maintenant, je connais un peu leur technique, si ce truc vole, c’est au charbon. Et s’il est passé au travers des mailles de tes radars, c’est qu’ils ont fait une distribution de Vodka à tes gars. J’envoie une équipe de techniciens pour voir de quoi il retourne.

— Ho ! Tank you Georges, mais ce n’est pas la peine, nous avons d’excellents spécialistes qui sauront faire ce travail parfaitement. Garde tes espions, offre-leur un verre de Bourbon de ma part.

— Je disais ça pour t’aider…

— Je sais Georges, je sais !

Vlad reposa le combiné du téléphone rouge, juste au moment où le téléphone jaune se mettait à sonner. Il décrocha.

— Da ?

Une musique révolutionnaire résonna, dans le combiné, puis une voix féminine lui dit :

— Ne quittez pas, le président Hu Jintao va vous parler… Crrrrr…. Grororo… crrrikkk … 中国/中國**

— Hein ?

— Vladimir ? C’est Hu !

— Cher ami ! Que me vaut le plaisir de ce coup de fil ?

— J’ai ennntennndù que les ammméricains avaient envoyé unnn avionnn espionnn…

— Je vous arrête cher ami, c’est juste une maladresse d’un général de l’armée de l’air qui a mal interprété des ordres. Nous voulions garder secrète cette arme révolutionnaire… C’est fichu.

— Ha bonnn !

 

Gorski Bodianov avait retrouvé sa superbe. La panoplie de gradés de tous poils alignée face à lui n’en menait pas large.

— Bande d’incapables ! Déchets deдерьмо ! Trouvez-moi les responsables de ce foutuдерьdier. Je veux des têtes. 

Puis se tournant vers le colonel Ouratioff ;

— Ce machin n’est pas apparu du néant. Trouvez-moi son origine. Que ça saute !

Il renvoya tout le monde.

— Ivan, prépare mon manteau, je veux voir ça de mes yeux.

Quelques minutes plus tard, il se trouvait confronté à la barrière de sécurité. Un planton lui barrant le passage.

— Interdit ! On ne passe pas !

— Crétin, je suis Gorski Bodianov

Il entrouvrit son manteau pour montrer ses galons.

— Excusez-moi général !

Il lui dégagea le passage. Le général avança de quelques pas, puis se retournant vers le soldat.

— Personne ne passe ?

— Non mon général, sauf avec une recommandation de l’état-major.

— Et ce monsieur-là en avait une ?

— Parfaitement, mon général

— Appelle le lieutenant de compagnie !

— Le voici…

Le lieutenant, tremblant des genoux, s’était approché dès qu’il avait reconnu le personnage.

— Un problème mon général ?

— Oui ! Vous mettrez cet homme aux arrêts de rigueur dès qu’il aura terminé sa garde. 10 jours. Et autant pour vous.

Laissant les soldats stupéfaits, il s’éloigna pour s’approcher de l’homme qu’il avait reconnu.

— John ?

Le type se retourna.

— Ho ! Ce cher Gorski Bodianov.

Ils se serrèrent la main.

— Je suppose que vous avez des papiers en règle…

— Vous voulez les voir ?

— Inutile, je connais votre conscience professionnelle. Ils doivent être parfaits… Quel nom cette fois ?

— Wayne. John Wayne. Ça sonne bien n’est-ce pas ?

Sourire aux lèvres, les deux hommes se tournèrent vers le vaisseau.

— À quoi pensez-vous John ?  

— Hum… Vous vous souvenez de cette histoire de Roswell ?  

— Trucage…

— Peut-être, nous n’y étions pas. Ça, c’est un de vos trucages ?

— Allons tâter pour voir si c’est du carton.

 

Ce vaste vaisseau avait l’apparence d’un delta assez effilé, le dessus était bombé et la coque était striée dans le sens de la longueur. Peint en noir, il ne portait aucune inscription. On n’y apercevait aucun hublot. À une dizaine de mètres, ils se heurtèrent à un corps solide, complètement invisible.

— On dirait un champ de force, dit John. Aucun son quand on le frappe, c’est lisse, sans sensation particulière.

— Vous savez faire ça vous ?

— J’avoue que non, seuls les Japonais ont travaillé ce procédé, mais pas à ce niveau.

— Et si c’était réellement des extra-terrestres ?

Un soldat de garde, portant un vieux fusil à l’épaule, s’approcha d’eux :

— C’est sérieux, dit-il avec un petit accent british, nous allons devoir coopérer.

Bodianov sursauta :

— Vous êtes là vous aussi ? Manque plus que les Français pour être complet…

— Il est là-bas, en train de téléphoner… le jardinier !

 

Trois jours passèrent. Le vaisseau ne bougeait pas, aucune trace de vie n’en sortait et pas moyen de l’approcher. Les grands du monde étaient en réunion à Moscou. Discutant, discutant et encore discutant.

 

Peal, le contacteur, s’éveilla lentement. La lueur de la serre était réduite pour ne pas indisposer ses yeux, plongés dans l’obscurité depuis plusieurs semaines. Il secoua ses rameaux, laissant s’envoler quelques feuilles, étira ses branches et bâilla. Alep s’approcha de lui.

— Tu vas bien ?

— À merveille. J’ai fait un rêve étrange. Et toi ? Où en es-tu ?

— J’ai conduit ma mission sans encombre… sauf là, juste à la fin. Je viens de commettre une bévue. Le vaisseau s’est posé au centre d’une agglomération. Je crains d’avoir un peu affolé les populations.

— Nous allons arranger ça. Ne t’inquiète pas. Quelle est la nature des êtres vivants sur cette planète ?

— Végétale et animale. Les deux cohabitent.

— Tiens ? Comme c’est surprenant. Souvent les uns dévorent les autres. Quelles sont les formes d’intelligence supérieure ?

— Une race animale domine sans partage, ainsi que quelques variétés végétales qui n’ont pas su évoluer vers un affranchissement du sol.

— Et cette race dominante ? Qu’en est-il ?

— Je n’en sais que peu. Le simulateur engrange des données que je m’empresse d’acquérir, mais j’ai beaucoup de difficulté. Ne serait-ce que le langage . Il y en a des quantités. C’est une vraie cacophonie. Je ne m’y retrouve pas.

— As-tu préparé un Véhicule d’Apparence (VDA) ?

— Il est en cours de réalisation. Tu seras sans doute obligé de tailler quelques bois pour t’y loger, mais ça devrait aller. Je n’ai pas pu prendre un modèle parmi les vivants, ils bougent beaucoup trop. Ils s’agitent comme si le temps comptait différemment pour eux. Et de plus, ils se couvrent de tissus forts différemment les uns des autres. J’ai eu la chance de trouver un cadavre revêtu de ses vêtements. J’ai ainsi pu le calculer sans problème. Le VDA sera bientôt prêt.

Peal s’approcha de la porte vitrée.

— J’ai faim !

— Viens, allons poser nos bulbes dans les pots. Je vais te verser un liquide tonifiant.

Ils allèrent ainsi à la cantine du vaisseau. 

 

G.W Bush avait son air décidé et satisfait. Les conclusions que son ami et conseiller Dick Cheney lui avaient suggérées allaient dans le sens de la logique. Il se proposait d’utiliser la dernière née des armes au plutonium pour anéantir ce danger potentiel. Naturellement ses partenaires ne partageaient pas entièrement son point de vue. Tout d’abord Poutine qui avait acheté deux appartements dans le quartier, la trouvait un peu dur. Les Chinois s’abstenaient, mais demandaient à quel moment cela serait fait, compte tenu des vents portants.

Nicolas, le français proposait de négocier fermement, mais avec qui ?

On en était là de ces conversations, quand soudain l’info leur parvint comme un coup de tonnerre :

« Quelque chose bouge sur le vaisseau »

 

Gorski Bodianov, prévenu en priorité, était déjà sur la place Rouge quand la délégation internationale apparut, là-bas, entre les chars et les lanceurs de missiles.

Gorski s’avança au-devant d’eux.

— Ne dépassez pas la ligne de sécurité. Mes hommes se mettent en place. On ne sait jamais.

Le vaisseau était en pleine lumière. Outre qu’il était à peine quatorze heures, des projecteurs éclairaient chaque coin d’ombre de l’engin. Depuis cinq minutes, un panneau du flanc droit se mouvait lentement. Il coulissait sur le côté, faisant apparaître une surface noire et lisse.

— Une porte, déclara Gorski. On va enfin voir la tronche de ces visiteurs.

Une bousculade derrière lui l’obligea à se retourner. C’était les services de sécurité US qui emportait le président Georges W. Bush manu militari pour le mettre à l’abri.

Sarkozy  trouva amusant de faire un bon mot :

— C’est là qu’apparaît un laser et qu’on est tous vitrifiés.

Bon mot peu apprécié à voir les grimaces se figer sur les masques. Mais les TV tournaient, et personne ne tenait, comme ce crétin de Georges W, à passer pour un couard aux yeux du monde.   

Cinq minutes passèrent encore avant que le panneau ne soit complètement dégagé. Alors, un autre module intérieur se mit en branle en s’inclinant… lentement.

— Ben mon cochon, dit Nicolas, on va y passer l’après-midi.

Poutine était nerveux, Hu, impassible, bouillait intérieurement. Nicolas faisait les cents pas en passant des coups de fil.

Après une petite dizaine de minutes, on découvrit que ce panneau était doublé de marches, côté intérieur, et qu’il allait mettre en place un escalier. Un hall peint en orange se dessinait lentement. Quelques spots scintillaient.

Enfin, le panneau toucha le sol. Une rampe se dégagea du module pour venir se placer sur un des côtés. 

Dans le fond du hall, on distinguait parfaitement les glissières d’un sas. Gorski dit :

— Un sas ! Il s’ouvre !

Effectivement, un léger mouvement ascendant était perceptible. La porte du sas se soulevait. Ce fut d’abord un trait de lumière, puis deux objets sombres qui apparurent.

Tous les regards étaient fixés sur ces formes qui se précisèrent être une paire de souliers vernis noirs. Quelques minutes plus tard, on distinguait un bas de pantalon gris à rayures verticales. 

Puis apparurent les cuisses et deux mains plaquées de part et d’autre du pantalon. Gorski commença à mieux respirer. L’homme qui se révélait n’était pas armé. Encore trois minutes permirent de découvrir une ceinture en cuir noir, et un bas de veston noir ouvert sur un gilet gris.

— C’est un chef d’orchestre, chuchota ce farceur de Gordon Brown à l’oreille de Nicolas Sarkozy. Tu vas voir les cents musiciens apparaîtrent un par un.

— Il y en a pour une semaine…

L’après-midi s’avançait, quand on reconnut une cravate rouge. L’homme paraissait figé dans un garde-à-vous impeccable. Pas un faux pli, juste une feuille curieusement plaquée sur la manche.

« On va enfin voir sa gueule ! » Pensèrent-ils tous ensemble . Et en effet, une barbichette se dévoilait. La peau du visage était pâle, les lèvres cachées par une moustache effilée.

À l’apparition du nez, Gorski Bodianov ressentit une sueur froide lui parcourir l’échine, et c’est les yeux horrifiés qu’il reconnut ce visage.

—Влади́мир Ильи́ч Улья́нов*, s’écria-t-il .

Un murmure de stupeur parcourut la place rouge. Les millions de téléspectateurs ahuris n’en croyaient pas leurs yeux.

 

Poutine se sentit observé, visé par l’apparition. Il murmura entre ses lèvres « Putain, Vladimir Ilitch Oulianov en personne ». Près de lui, quelqu’un confirma :

— Mais c’est Lénine ! Ma parole c’est lui !

 

Quand le VDA fut prêt, Peal le testa. Il s’avéra que pour s’y introduire, il lui faudrait sacrifier quelques branches basses et tailler son pourtour. Alep prit une tondeuse et s’en occupa, pendant que son ami intégrait les bases du langage et des connaissances déjà recueillies. Le tout ne dura que quelques minutes. Ensuite il prit possession du corps.

— Te voici paré pour la rencontre, lui dit Alep. J’ai constaté qu’une grande foule se massait autour de notre vaisseau. Ces gens semblent pacifiques.

— Nous allons voir. La première rencontre est toujours décisive.

Il se dirigea vers le sas. Il pressa la commande d’ouverture. La première porte coulissa, l’escalier bascula et le volet de sécurité se souleva. Lui apparurent alors les hommes !

Tout allait vite ici. Ces animaux semblaient courir en tous sens, comme agités par je ne sais quoi.  

Il posa le pied sur le sol. Habitué à utiliser six ou sept rhizomes pour se mouvoir, il craignait de perdre son équilibre. Il avança vers le bouclier de protection, qu’Alep modula le temps qu’il le traverse.

Des dizaines d’hommes se ruèrent sur lui, l’entourant, le touchant, lui parlant tous en même temps. Alors, il prit peur…

 

Gorski Bodianov, la gorge sèche, avança prudemment vers Lénine. Derrière lui, hésitant, les personnalités n’osaient faire un pas. Il fit signe à trois des gardes de l’accompagner et s’approcha.

L’un des gardes, le plus ancien, tomba à genoux. Les autres claquaient des dents. Lénine avait mis vingt minutes à parcourir l’espace entre le vaisseau et le champ de force, qu’il avait traversé sans difficulté.

— Petit père. Est-ce bien toi ?

Lénine ne répondit pas, il terminait une foulée. Les soldats l’entourèrent, vite rejoint par Poutine et ses invités. Lénine avait le masque, comme s’il était en cire. Ses traits étaient fixes. Ses bras restaient le long de son corps.

Poutine prit la parole :

— Bienvenue à toi, qui que tu sois et d’où que tu viennes….. Même si tu ressembles trait pour trait à Lénine, je pense qu’il s’agit d’une coïncidence…

Ensuite Nicolas dit quelques mots, ainsi que Hu, mais bientôt, informés par la TV, des milliers de Moscovites affluèrent sur la place rouge et l’envahirent. Il fallut former d’urgence un cordon de sécurité pour protéger les grands du monde et le visiteur.

La foule en délire grossissait et il apparut bientôt que rien ne pourrait la contenir, sauf de faire tirer dessus par la troupe. Poutine se replia, entraînant ses alter ego. Ils trouvèrent refuge dans le palais du Kremlin. Les soldats, débordés, se replièrent en ordre dispersé et abandonnèrent le terrain.

Lénine se retrouva seul au milieu d’une multitude d’admirateurs, toujours impassible, presque insensible à tout ce remue-ménage.

Observant les agissements de la foule depuis les fenêtres du palais, les grands s’inquiétaient du sort de Lénine. Ce retour n’arrangeait certes pas les affaires de tous. Poutine se voyait rétrogradé au rang de subalterne et Bush voyait l’idéologie profane renaître de ses cendres. Mais d’autres se frottaient les mains.

— Ivan ! Va vérifier si la dépouille de Lénine se trouve bien dans le mausolée.

— Mais monsieur le président ! Elle ne s’y trouve plus depuis plusieurs décennies. Le cadavre souffrait d’être exposé à la lumière.

Bush fut stupéfait :

— Pourtant, je l’ai vu récemment.

— Ce n’est pas Lénine, c’est une copie en cire. Le vrai est conservé dans un compartiment réfrigéré.

— Je veux voir ça, dit Nicolas !

— Moi aussi, demanda Poutine, j’ignorais ce détail.

 

La délégation se mit en route pour le mausolée. Elle passa devant le sosie de cire qui était copie conforme du personnage de la place rouge. Même aspect, mêmes vêtements.

Arrivées dans les sous-sols, un des gardiens ouvrit une porte blindée. La vision était saisissante : douze cadavres de Lénine étaient allongés sur des étagères.

— Ils sont tous faux, précisa le garde. Le vrai Lénine est plus loin, derrière une autre porte blindée.

Ils défilèrent le long des substituts de Lénine avant de se trouver face à une monumentale cloison de verre. Le garde alluma. Lénine, le vrai, était là, identique aux autres.

En tout cas, Poutine fut rassuré.

Ils retournèrent au palais.

— Mais pourquoi avoir pris cet aspect d’une célébrité politique ? Pourquoi ce simulacre ?

— Facile, répondit Bush, c’est pour être populaire. S’il s’était posé chez nous, il aurait pris l’apparence de Roosevelt ou de Kennedy.

— Et Churchill chez nous… 

Nicolas ne pu s’empêcher de penser à la France :

— De Gaulle marchant sur les Champs, vous imaginez le choc !

 

Poutine donna quelques ordres à Gorski Bodianov qui, remis de ses émotions, organisa le retour à l’ordre. Une division de parachutistes fut dépêchée sur les lieux. Le quartier fut ceinturé par les blindés, et, en quelques heures, aidée par les gaz lacrymogènes, la foule se dispersa.  

Quand enfin dans la soirée, la place rouge fut libérée, elle était saturée de gaz. À tel point que personne n’aurait pu y retourner sans un équipement adéquat. Lénine trônait seul, indifférent et nullement incommodé.

— C’est un robot, ma parole ! dit Sarkozy

— À croire, en effet…

 

On étudiait ses réactions, elles ne venaient pas très vite. Il fit quand même un mouvement pour se retourner.

 

 

La nuit tombait quand aussi soudainement qu’elle était venue, la bousculade disparut. Pael se retrouva seul au milieu de cette place. Il se retourna vers le vaisseau pour rebrousser chemin, heureux d’être encore entier et vivant.  

Il ne vit pas venir le félin… Rapide comme l’éclair, il sauta sur lui et le blessa d’un coup de griffes acérées, puis disparut dans la nuit.

 

 

Patchouka, la chatte du gardien du parc, traversa la place rouge. Les gaz flottaient à hauteur des genoux, elle n’était pas incommodée. Elle frôla Lénine, s’arrêta et le renifla. Puis, câline comme à son habitude, elle frotta ses oreilles et son flan contre ses mollets, passant et repassant entre ses jambes.

Une odeur d’écorce ou de bois tendre lui titilla le museau. Elle se redressa et posa ses pattes sur les cuisses de l’homme, mais alors les gaz l’atteignirent et elle eut un vilain réflexe.

Puis, de nouveau sur quatre pattes, elle refit deux ou trois câlins sur les revers de pantalons et s’éloigna en trottinant…      

    

 Pael, meurtri au bulbe se précipita jusqu’au sas. Alep le recueillit.

La blessure était profonde et sans la détermination de son compagnon, il y perdait la vie. Débarrassé du VDA, il put plonger son bulbe dans une préparation visqueuse réparatrice.

 

Sans perdre une seconde, Alep mis cap sur les étoiles. Le vaisseau s’arracha du sol et disparut dans la nuit étoilée.



[1] Merde (excrément)

** Chine

* Vladimir Ilitch Oulianov

publié par Jacqk publié dans : jacqk
Vendredi 09 Novembre 2007

8

— Sire ! Le capitaine d’Astan est au château !

L’écuyer qui vient de s’écrier en est tout bouleversé. Le roi se précipite vers lui, l’écarte pour se pencher à la fenêtre. Il voit quatre cavaliers tout dépenaillés, dont un pourrait être le roi des mendiants.

— C’est donc lui ! dit-il à voix basse.

Monseigneur d’Orvet se penche également.

— Il a bien changé ! Ce n’était qu’un gamin quand il suivait mes cours…

— En tout cas, il n’a pas dû changer souvent de robe.

— C’est un ermite ayant fait vœux de pauvreté !

— J’espère qu’il se lave… accueillons-le.

Depuis la cour jusqu’à la chambre du roi, il y a le grand escalier et la galerie à traverser.  Les courtisans sont nombreux, le rétablissement quasiment miraculeux du roi a réveillé les ardeurs des plus tièdes. Ils font une haie d’honneur aux cavaliers.

Timothée et Clovis se postent de chaque côté de la porte. D’Astan et le prince entrent.

— Sire ! Mission accomplie !

— Comme d’habitude mon cher ami. Je n’ai pas douté un instant. Voici donc mon neveu. Merci d’avoir accepté de venir.

Il s’approche de lui, bras tendu.

— Si je suis là sire, c’est par amitié pour mon cousin disparu. Mais sachez tout de suite que je ne suis nullement capable de me montrer à la hauteur de vos souhaits. Je ne suis ni un meneur d’hommes, ni un fin politicien. Les responsabilités administratives m’ennuient. Je ne suis juste bon qu’à méditer et cultiver mes racines.

— Ce n’est pas l’avis de Mgr d’Orvet, qui m’a dit le plus grand bien de vous.

— J’ajoute, sire, qu’on m’avait laissé entendre que vous étiez au plus mal, et je vous trouve en bien meilleure forme que moi.

Pas fâché de cette constatation, le roi fait un petit pas de danse.

— J’avoue en être moi-même surpris. Et je compte bien faire profiter de cette surprise à quelques cousins.

Se tournant vers d’Astan :

— Capitaine, nous partons en campagne. J’ai donné des ordres pour réunir l’ost. Vous marcherez devant avec vos hommes. Il est temps de remettre de l’ordre dans ce royaume. Vous mon neveu, vous ferez connaissance avec le Dauphin. Il est jeune, il doit apprendre. Vous serez son précepteur. Je vous montrerai comment gouverner. Vous logerez dans l’aile gauche du château, à mes côtés.

— Sire, j’ai une faveur à vous demander.

— Oui ?

— J’accepte de tenter l’impossible en devenant votre élève, mais pour l’instant, je préfère m’installer dans une confrérie. L’activité du palais est trop éloignée de mon ancienne vie. J’ai besoin de calme, de silence.

Le roi s’adresse au patriarche ;

— Il y a un monastère qui pourrait le loger ?

— Des moines, mais c’est en dehors de la ville…

— Non ! Il faut que je puisse le joindre rapidement !

— Je ne vois que le couvent des Sœurs de la Charité, juste sur l’autre rive. En principe les hommes n’y ont pas accès, mais il y a une exception : le confesseur.

— Qu’en pensez-vous prince Chabert ?

— Ma foi, je crois que ça ira. 

 

La nouvelle de la subite guérison du roi se répand dans tout le royaume et au-delà des frontières. De toutes les provinces, des fidèles devenus prudents, sortent de leur mutisme. Soudainement, le parti du roi redevient attractif.

 

Mgr D’orvet accompagne le prince Chabert chez les sœurs. L’abbesse l’accueille avec plaisir, sa notoriété de saint homme l’avait précédé.

— Je vais vous installer dans une pièce près du chapitre. Vous y serez tranquille, une porte donne directement sur le potager ou vous pourrez jardiner. Je vous demanderais juste de me pas pénétrer dans le clos. Les sœurs vous rencontreront à la chapelle aux heures de prières. Sœur Mado s’installera dans la cellule contiguë à votre espace… Elle vous aidera à vous familiariser avec les lieux et vous portera vos repas.

— Merci de m’accueillir. Je serais le plus discret possible.

 

Une fois seul dans sa chambre, Chabert sort ses quelques affaires, un livre de prières, une vieille robe de bure et son nécessaire pour écrire. La couche n’est qu’une planche recouverte d’une couverture. Il n’y a pas de vitre à la fenêtre. Le confort est rude, mais il a l’habitude, c’est la vie qu’il aime. Quant à Sœur Mado, c’est une jeune femme timide et effacée. Elle ne le gênera p